Colonel KÉBÉ : « le déboulonnage de la statue de Faidherbe est un impératif catégorique” (…) Mansour FAYE “ne sait pas saisir le cours de l’histoire »

Le premier président sénégalais, Leopold Sedar Senghor ne cachait pas sa sympathie pour le général français Louis Léon César Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1854 à 1861 puis de 1963 a 1865. Selon lui, ce dernier “s’est fait nègre avec les Nègres […] sénégalais avec les Sénégalais en étudiant les langues et civilisations du Sénégal”. Ce qui a échappé au poète président, c’est qu’ il s’agissait là d’une tâche principale de l’anthropologie coloniale qui cherchait ainsi à mettre en exergue la cohérence interne des pratiques et croyances des peuples indigènes.

Mais, cette recherche de cohérence n’est pas un acte innocent puisque basée sur la présupposition que les indigènes sont incapables de connaître par eux-mêmes la vraie signification de leurs usages, coutumes et habitudes de vie.  
Or, comme soutenu dans une de mes publications dans la revue scientifique ITECOM, intitulée Traduction anthropologique et crise de la pertinence de la représentation, la traduction anthropologique telle que pratiquée dans le cadre de l’impérialisme occidental porte la marque de l’ordre colonial établi qui a toujours utilisé la traduction et les textes pour transmettre le discours impérial dominant

Les études menées par les ethnologues et missionnaires coloniaux avaient pour seul objectif de traduire les cultures indigènes par le pouvoir interprétatif de l’anthropologie occidentale en vue de conforter la cause de la race supérieure théorisée par Jules Ferry. Concepteur de la politique coloniale de la France, il affirmait avec force en 1885, que “les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures”. Faidherbe et ses écrits ont largement contribué à répandre les préjugés racistes chez les Occidentaux en vue de légitimer la mission civilisatrice.

 Ce n’est pas un hasard si la statue de Faidherbe a été érigée à ‘Baya’ Saint-Louis, devenue Place Faidherbe, deux ans après le discours raciste de Jules Ferry, le 20 mars 1887. Symbole de la France impériale, coloniale  et raciste, la statue trône toujours au cœur de la ville de Ndar Guedj, cent trente-trois ans après.

Cette présence de vestiges de la colonisation en termes de statues, de monuments et de nomination de rues a, jusqu’à un passé récent, été acceptée par des populations dont la conscience historique a été façonnée par l’école française et l’anthropologie coloniale même si des voix dissonantes se sont  parfois élevées pour les contester. De ces contestations sont nés de timides acquis, à l’exemple de l’histoire de la rue André Lebon.

Je suis né à la rue André Lebon de Saint-Louis dans la même maison où est né en 1885 Serigne Babacar Sy, premier Khalife général des Tidianes. Pour rappel, André Lebon a été le ministre des colonies françaises dont la haine  antisémite s’est révélée à l’occasion de l’Affaire Dreyfus. Grâce à une dénonciation régulière de la nomination de la rue par des saint-louisiens déterminés, celle-ci a été dépaptisée pour être renommée rue Khalifa Ababacar Sy.

Les maires de Saint-Louis qui ont su être à l’écoute de leurs populations ont progressivement opéré des changements. C’est ainsi que le lycée Faidherbe est devenu lycée Cheikh Omar Foutiyou Tall (COFT),un résistant à la pénétration coloniale ayant croisé le fer avec Faidherbe. La rue Brière de l’Isle et le quai du Gouverneur Roume ont été sénégalisés. Mais malgré ces avancées, Saint-Louis pullule encore de rues, de places et d’ouvrages au relent colonial: rue de France, rue de Paris, Avenue général de Gaulle, Avenue Dodds (du nom de Alfred Amédée Dodds, général de division qui a commandé les forces françaises au Sénégal à partir de 1890), pont Faidherbe, etc.

Il ya une réalité qu’il ne faut plus ignorer: le rejet de tout symbole colonial véhiculant une pédagogie négative. Il n’est plus question de sublimer les suprémacistes dont la mission civilisatrice n’a été qu’un prétexte pour couvrir un rêve de grandeur basée sur la domination d’autres peuples qu’ils jugent sauvages, et la quête de débouchés lucratifs. Faidherbe a été un grand pyromane qui a brûlé des villages entiers et a commis de nombreux crimes contre les sujets coloniaux pour la seule gloire de la France. C’est pourquoi même dans sa ville natale de Lille, jumelée à Saint-Louis depuis 1978, sa statue est contestée. C’est aussi pourquoi la jeunesse sénégalaise, saint-louisienne en particulier, se montre déterminée à se réapproprier son histoire et à prendre en main son propre destin.

À ce titre, la demande sociale pour le déboulonnage de la statue de Faidherbe n’est pas seulement dans l’air du temps dans ce qu’il convient d’appeler l’effet Georges Floyd. Certes, l’image abjecte d’un racisme systémique aux États-Unis a amplifié ce phénomène en Afrique et dans le monde et apporté un souffle nouveau au combat que mènent les patriotes sénégalais pour se débarrasser de la statue de la honte, car rendre hommage à celui qui a déshonoré tout un peuple en instaurant un système d’oppression raciste est une insulte permanente à la mémoire collective. Il est en effet inscrit sur le socle de la statue; “À son gouverneur Louis Faidherbe, le Sénégal reconnaissant”. Quelle hérésie!

En tout état de cause, il ne s’agit pas de détruire la statue. Il conviendrait plutôt de la placer dans un musée et de réécrire notre histoire afin d’apporter notre part de vérité.

S’il y a quelqu’un qui ne sait pas saisir le cours de l’histoire, c’est bien l’actuel maire de Saint-Louis. Pour M. Mansour Faye en effet, cet appel à déboulonner la statue est sans intérêt. En réalité, dans son subconscient, M. le maire a peur du terme déboulonnage, car il sait pertinemment que, tout comme pour la statue de Faidherbe, son propre déboulonnage à la tête de la mairie de Saint-Louis est plus qu’une demande sociale, il est devenu une urgence technique, car avec lui, Saint-Louis et les saint-louisiens ne peuvent plus vivre.

Qu’il soit déboulonné et Faidherbe tombera.

 Colonel (er) Abdourahim Kébé

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