Sénégal : Le journaliste René Capain Bassène en détention depuis plus de deux ans

Spécialiste du conflit casamançais, il a été arrêté une semaine après le massacre de la forêt de Boffa Bayotte. Détenu sans jugement et sans qu’aucune preuve de sa participation à ce crime n’ait été fournie, des voix s’élèvent pour réclamer sa libération.

     Il a été présenté par les autorités sénégalaises et certains medias comme « l’intellectuel » du MFDC, le mouvement indépendantiste casamançais. Cela fait maintenant deux ans que le journaliste René Capain Bassène est détenu dans le cadre de l’enquête sur la tuerie de Boffa Bayotte. Or, à ce jour, il n’a toujours pas été auditionné par un juge, et les indices de sa culpabilité s’amenuisent à mesure que la presse sénégalaise fait son travail d’investigation.

Boffa Bayotte : Intrigues, manipulations, délations, règlements de comptes, plongez au cœur d’une enquête qui tient la République en haleine

        Retour sur les événements de Boffa Bayotte au sud de Ziguinchor. Ce 6 janvier 2018, 14 coupeurs de bois sont froidement assassinés dans une forêt protégée. Le secteur fait partie de ces zones grises, proches de la frontière bissau-guinéenne, qui échappent en partie au contrôle de l’Etat sénégalais. Dans cette région opère l’une des factions armées du MFDC, celle dirigée par César Atoute Badiate.

     Tout de suite après le massacre, les regards se tournent vers la rébellion casamançaise, bien que celle-ci « condamne fermement cet acte ». La gendarmerie arrête quelques jours plus tard des villageois de Toubacouta et de Bourofaye Diola, deux localités situées à la lisère de la forêt. Ils sont accusés d’appartenir ou d’avoir appartenu au mouvement indépendantiste, et soupçonnés d’avoir planifié la tuerie. Elle interpelle également Oumar Ampoï Bodian, le chargé de liaison du MFDC à Ziguinchor, ainsi que René Capain Bassène, journaliste et écrivain qui n’a jamais caché ses sympathies pour la cause indépendantiste. Celui-ci est conduit à la gendarmerie de Nema où, selon ses dires, il passe trois jours menotté nu dans une cellule, sans bénéficier de l’assistance d’un avocat.

     Après une enquête rapidement bouclée, René Capain Bassène est accusé d’être le « cerveau » de la tuerie. Selon des sources proches de l’enquête, des e-mails compromettants auraient été retrouvés dans son ordinateur. Ils indiqueraient qu’il était au courant que quelque chose de sérieux se préparait dans la forêt de Boffa et en aurait parlé avec Ousmane Tamba, représentant en exil de la faction armée de César Atoute Badiate. Par ailleurs, un parent à lui, Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye dont il est lui-même originaire, l’accuse d’avoir participé à une réunion trois jours avant le massacre, au cours de laquelle l’opération aurait été planifiée. Il produit même une feuille de présence, dans laquelle le nom du journaliste est cité. D’autres témoignages font état de sa présence sur les lieux du crime, mais ils sont peu crédibles. Voilà pour l’essentiel les éléments du dossier d’accusation.

     Mais d’abord, qui est René Capain Bassène ? Journaliste expérimenté, il est reconnu par ses pairs comme spécialiste du conflit casamançais. Il a débuté par un stage à RFI puis il a travaillé pour différentes chaînes de télé et radios locales. Mais son engagement militant en faveur de la Casamance, ses idées politiques, l’ont rapidement écarté des medias sénégalais, reconnaissent certains de ses collègues. « Des journalistes s’éloignaient de lui parce que les services de renseignement leurs disaient qu’il était surveillé», affirme l’un d’entre eux. Il s’est engagé alors dans une dynamique de chercheur, écrivant trois livres sur ce conflit vieux de 37 ans, aujourd’hui introuvables au Sénégal.

     D’abord consultant en raison de sa connaissance des acteurs du conflit, il a été engagé comme coordinateur de la communication au sein de l’ANRAC, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales de la Casamance. Au sein de cette entité, dont la principale mission est de faciliter la démobilisation, la réinsertion et la réintégration des anciens combattants et de leur famille, il a pu mettre à profit ses contacts au sein du MFDC. Loin de l’image de va-t-en-guerre présentée aux médias, René Capain Bassène se rêvait plutôt en « faiseur de paix », comme en témoigne le Docteur pape Chérif Bertrand Bassène dans une lettre ouverte au Président Macky Sall.

      Etant bien introduit auprès de la faction armée de César Atoute Badiate, il en facilitait l’accès à tous ceux qui voulaient jouer un rôle dans l’organisation de pourparlers, et se voulait incontournable dans les échanges avec la rébellion. «C’est notamment grâce à lui que l’ambassade des Etats-Unis a pu approcher César», assure un chercheur qui le connaît bien.  Mais cette proximité avec les chefs combattants n’était pas du goût de tout le monde, surtout des autorités sénégalaises. C’est sans doute ce qui l’a conduit à sa perte.

     S’il est possible que René Capain Bassène ait dépassé les frontières du journalisme, il est difficile de l’imaginer en train de préparer dans l’ombre un tel massacre, témoignent des personnalités qui l’ont fréquenté. Il savait qu’il était suivi de très près par les services de renseignement et selon le chercheur Abdou Ndukur Kacc Ndao, «il n’est pas naïf au point d’agir comme s’il ne s’en doutait pas».

     Nous avons interrogé son frère, Alfred Bassène, et son épouse Odette Bassène, qui lui rendent régulièrement visite à la prison. Tous deux peuvent apporter les preuves de son innocence. Au moment des faits, le journaliste était en train de jouer au football avec des habitants de son quartier. D’autre part, René Capain Bassène nie avoir assisté à la prétendue réunion de Bourofaye trois jours avant la tuerie. Selon son frère, « le PV qui a été fourni correspond à une date où il était à son bureau à l’ANRAC ; son nom a été rajouté comme celui d’autres personnes supposées s’y trouver et arrêtées par la suite ».  Y figure notamment celui du chef du village de Toubacouta, alors qu’il ne mettait plus les pieds dans le secteur de Boffa depuis plus de 20 ans. Cet homme de 82 ans est mort en détention l’année dernière.

     D’ailleurs, pour René Capain Bassène, cette réunion est une pure invention de l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. Il raconte qu’au cours de la confrontation devant les enquêteurs, son parent a d’abord parlé d’une réunion le 3 janvier, puis le 22 décembre, pour ne plus se rappeler de la date. Il se serait finalement rétracté devant le juge et déclaré qu’il n’y avait jamais eu de réunion du tout.

     Concernant les échanges par e-mail avec Ousmane Tamba, le lien avec la faction de César Atoute Badiate, René Capain ne nie pas qu’ils aient existé, puisqu’en tant que journaliste, il le contactait régulièrement, mais il en conteste la teneur. Le journaliste savait que quelque chose se tramait dans le secteur de Boffa Bayotte. Selon lui, il aurait demandé à Ousmane Tamba s’il savait qu’une action forte se préparait, et le leader en exil lui aurait répondu qu’il n’était pas au courant. Après la tuerie, il y aurait eu de nouveaux échanges. « René ne s’attendait pas à ce que l’action aille aussi loin et il a déploré qu’il y ait eu mort d’homme », raconte son frère Alfred. Nous avons contacté nous aussi par e-mail Ousmane Tamba, mais le dirigeant du MFDC refuse de s’exprimer sur « une affaire en cours de justice ». René Capain aurait également fait un rapport à l’ANRAC dans lequel il faisait état des tensions qui régnaient et des risques de violences  dans le secteur de Boffa-Bayotte, rapport qui pour l’instant n’a pas été retrouvé.

     Pour les proches de René Capain Bassène, les accusations sont le résultat d’une machination montée par l’oncle Maurice Badji, le chef du village de Bourofaye. A l’origine, il y aurait une sombre histoire de famille. Mais plus que le conflit familial, ce serait plutôt des considérations politiques qui expliqueraient l’attitude de l’oncle Badji. Le chef de village de Bourofaye était en effet en lien avec le GRPC, le Groupe de réflexion sur la paix en Casamance, dirigé par l’ancien Ministre Robert Sagna, bien que dans une interview, l’intéressé se défende de le connaître.

    Or, René Capain ne cessait de dénoncer les actions et l’inaction du GRPC, sensé conduire à des pourparlers de paix avec le mouvement rebelle. Le journaliste reprochait à Robert Sagna d’être mal entouré et d’avoir rompu le contact avec la plupart des factions rebelles, alors que lui prenait directement ses informations à la source et continuait de travailler  pour la paix. Il accusait le GRPC de s’enrichir sur le sang des casamançais, et d’essayer par tous les moyens de se faire photographier à côté de chefs rebelles, pour en toucher les dividendes. De leur côté, des proches du GRPC accusent René Capain Bassène et Oumar Ampoï Bodian, l’agent de liaison du MFDC, d’avoir monopolisé les canaux de liaison avec la faction de César Atoute Badiate et de leur avoir fermé l’accès à Cassolole, sa base de repli en Guinée Bissau.

     René Capain a peut-être commis un péché d’orgueil en voulant se substituer aux négociateurs attitrés. Toujours est-il que le dossier d’accusation repose sur les déclarations douteuses d’un personnage qui avait un lourd contentieux familial et politique avec lui. Quant à ses aveux d’appartenance au mouvement indépendantiste, ils lui ont été extorqués sous la torture psychologique. Sa femme raconte que lorsqu’elle a été interrogée dans les locaux de la gendarmerie, la séance était filmée et René Capain pouvait voir en direct ce qui se passait. Le couple venait d’avoir un quatrième enfant, et quand les gendarmes ont menacé sa femme d’emprisonnement, le journaliste a craqué. Nous avons contacté Mamadou Nkrumah Sané, le chef historique du MFDC, qui tient une comptabilité précise des membres du mouvement. Il dément formellement que René Capain en fasse partie.

     Aujourd’hui, Odette Bassène vit dans la précarité. Une caisse de solidarité a été ouverte au sein de la diaspora pour lui permettre de payer la scolarité de ses enfants. Interpellée sur le cas de René Capain Bassène, l’ONG Reporters sans frontières considère que celui-ci « ayant été arrêté en raison de son implication au sein du MFDC, elle ne peut pas agir en sa faveur », ce qui est étonnant de la part d’une association sensée protéger les journalistes. Dans de nombreux pays, il est courant que des reporters soient accusés d’appartenir à un mouvement interdit ou à une puissance ennemie, alors que c’est à leur plume qu’on en veut.

Source: https://leblogdefrancoisbadaire.wordpress.com/

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