mai 24, 2022

Née en 1931 et décédée le 5 août 2019, l’écrivaine américaine Toni Morrison est marquée par d’autres dates qui symbolisaient, inconsciemment, sa vie. Il s’agit de 1819 et de 1855 qui la replaçaient au cœur de l’Afrique et du crime qu’est l’esclavage.Toni Morrison se situe entre « le sacrifice des femmes de Nder » pour échapper à la captivité d’un mardi de novembre 1819 et l’histoire de Seth, une esclave qui a égorgé, en 1955, sa fille pour qu’elle échappe à sa condition de captive.Toni Morrison s’inspira de ce dernier sacrifice pour écrire son chef d’œuvre « Beloved ». Ce roman historique, à plus d’un chapitre, fait partie des premières œuvres littéraires à donner la parole aux esclaves ; ce fut une sorte de voix des sans-voix comme Césaire. Ainsi Morrison s’inscrivait sur la lignée qui va de la pionnière  qu’est Harriet Beecher Stowe, auteure de « La case de l’oncle Tom » en 1852, à William Dubois qui a façonné « Les âmes du peuples noir », publié en 1903.Lors d’une conférence, en février 2014, sur les écritures américaines évoquant l’esclavage au Musée du Quai Branly (Paris), l’historien Mamadou Diouf analysait les contenus de plusieurs romans Outre-Atlantique où l’histoire se mêle à l’ethnologie. Le professeur Diouf portait son regard sur les métaphores comme l’emploi du mot « Case », dans le roman de Harriet Beecher Stowe, et de « Home » (Demeure et maison en français), le titre d’un essai de Toni Morrison. Si « Home » s’inscrit dans une référence à la plantation du maître d’esclaves, Morrison laisse entrevoir deux autres interprétations d’une topographie qui renvoie à l’Afrique. C’est le lieu d’habitation mais aussi le continent d’origine.Avec Toni Morrison, l’Afrique ne se limite pas seulement à participer à l’édition des œuvres de Chinua Achebe et de Wole Soyinka. Le continent-mère est bien présent dans ses écritures (romans et/ou essais) à travers la particularité donnée au personnage Noir qui se démarquait de « la blancheur en littérature ». Par exemple, elle analysait que « dans Benito Cereno, de Melville, où le Blanc ne peut pas imaginer que le Noir puisse faire quelque chose d’intelligent ». « Chez Hemingway (dans En avoir ou pas, Le Jardin d’Eden), Saul Bellow, Flannery O’Connor, Willa Cather, Carson McCullers, Faulkner… ils contemplent des corps noirs afin de réfléchir sur eux-mêmes, sur leur propre moralité, leur propre violence, leur propre capacité d’aimer, d’avoir peur, etc. ». Consciente que le roman, « c’est le lieu même de la liberté », Toni Morrison participait à la refonte de l’imaginaire négatif qui accompagnait le Noir avec l’histoire de l’esclavage dans le cinéma.Pendant longtemps, le cinéma mondial a oublié de raconter l’esclavage mis à part l’exception Racines (Roots) d’Alex Haley, qui était pourtant le troisième programme le plus regardé aux Etats-Unis à partir de 1977. Les années 2010 portées par l’avènement d’Obama connurent le traitement de ce sujet tabou dans une Amérique pourtant « racialisée ». Ainsi, sur les écrans, il y a eu « Django Unchained » (2013) de Quentin Tarantino, « 12 years a slave » (2014) de Steve Mc Queen, tiré de l’histoire vraie de Solomon Northup. Ces films étaient précédés de « Amistad » (1997) de Steven Spielberg. En racontant le temps long de l’histoire de l’esclavage, près de quatre siècles, mettant en épreuve la réalité, l’histoire, les héritages et les mémoires, Toni Morrison voulait « réfléchir sur la différence entre le crime et le péché, entre la culpabilité et le sens de la faute ».

Moussa DIOP ( le soleil )

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